Depuis quelques jours, un nom revient en boucle dans la sphère finance francophone : Indépendance AM Europe Mid, qui vient de sortir en version ETF (code LU3195985372, éligible PEA, frais autour de 1,5 %) Cet ETF Higgons — c’est le surnom qu’il a rapidement hérité — soulève de vraies questions sur la comparaison active vs passive..
Et comme à chaque fois qu’un produit “français” pointe le bout de son nez face au rouleau compresseur des trackers passifs, le débat s’est emballé. D’un côté, ceux qui voient l’opportunité : “OK de payer 1,5 % pour un fonds qui fait 13,5 % net et qui est en partie décorrélé de la tech”. De l’autre, ceux qui rappellent les bases : “Quel intérêt face à un S&P 500 qui tourne autour de 14 % sur les 10 dernières années, ETF éligible PEA, frais moindres ? Sur plusieurs années, le gap pourrait être énorme.”
Bref, tout le monde a un avis. Le problème, c’est qu’une bonne partie des comparaisons qui circulent n’a aucun sens.
On va remettre un peu de cadre.
C’est la version ETF d’un fonds existant (Indépendance Europe Mid, lancé en 2024, qui facture 2,11 %). Donc même produit, juste 0,55 point de frais en moins grâce à l’enveloppe ETF.
Le gérant : William Higgons et son équipe, méthode “Quality Value” appliquée depuis 1993 sur le fonds historique France Small & Mid (+12,9 % annualisés sur 33 ans, nets de frais). Recherche d’entreprises rentables ET décotées, pas de paris macro, lecture méticuleuse de centaines de rapports annuels. C’est de la conviction, c’est patient, c’est éprouvé sur le segment.
C’est la comparaison qu’on voit partout. Et c’est intellectuellement bancal.
Ce ne sont pas les mêmes terrains de jeu :
Comparer la perf “10 ans à ~14 % du S&P 500” à un fonds Quality Value européen mid cap, c’est comparer un sprint sur tartan à un trail en montagne. Les deux mesurent une vitesse, mais le terrain explique 80 % du résultat.
Là, oui, on parle la même langue. Et là, il faut être honnête : la méthode Higgons a surperformé son univers sur le long terme, avec une vraie régularité.
Voici les performances nettes de frais des trois fonds Indépendance AM depuis leur lancement respectif :
| Fonds | Performance nette de frais | Période |
|---|---|---|
| FR France Small & Mid | +12,9 % par an | depuis 1993 (33 ans) |
| EU Europe Small | +17,5 % par an | depuis 2019 (7 ans) |
| EU Europe Mid | +40,7 % au total | depuis sept. 2024 (~1 an) |
Le vrai test, c’est de comparer ça à son univers, pas au S&P 500. Sur le fonds historique France Small & Mid, le benchmark CAC Mid & Small a fait 7,1 % par an depuis 1993. Soit ~6 points de sous-performance par an vs Higgons. Sur 33 ans, c’est un écart cumulé colossal.
Pour info, le S&P 500 a fait 10,9 %/an sur la même période — donc même contre un terrain de jeu beaucoup plus favorable, le fonds Higgons fait 2 points de mieux par an, net de frais. Mais comme on l’a dit plus haut, cette comparaison reste bancale (pas le même risque, pas la même volatilité).
Donc le récit “il bat les indices” n’est pas faux. Il est juste mal raconté quand on le compare au S&P 500. Le bon angle, c’est : “il écrase son univers de référence, sur la durée, net de frais”. Et ça, c’est documenté.
Voilà ce que la version courte du storytelling oublie :
La vraie question n’est pas “Higgons ou S&P 500 ?”. La vraie question, c’est :
Est-ce que je veux ajouter une exposition aux mid caps européennes value, gérée activement, à mon portefeuille ?
Si la réponse est oui, l’IEMID est un véhicule propre, simple, en PEA, à un coût raisonnable pour de la gestion active. C’est un bon outil sur son segment.
Si la réponse est “je veux juste capter du marché actions long terme avec le moins de friction possible”, alors un ETF World ou un ETF S&P 500 à 0,07-0,20 % de frais fait le boulot — et probablement aussi bien sur 20-30 ans, sans le bruit, sans la concentration sectorielle européenne, sans les drawdowns violents des mid caps.
Ce n’est pas la même conversation.
C’est probablement l’argument le plus puissant de cet ETF, et personne n’en parle dans les comparatifs Higgons vs S&P 500.
Petit rappel pour ceux qui n’ont pas de société.
Quand tu investis ta trésorerie d’entreprise (SAS, SARL, holding) sur des ETF ou des fonds via un compte-titres personne morale, tu tombes sous l’article 209-0 A du CGI. Et là, mauvaise surprise : par défaut, les plus-values latentes (= la hausse non encore vendue de tes parts) sont réintégrées chaque année dans ton résultat imposable. Tu paies l’IS sur des gains que tu n’as même pas encaissés.
Sur un horizon long, c’est un boulet fiscal énorme : tu perds chaque année une partie du capital à l’IS au lieu de laisser tourner les intérêts composés en franchise.
Sauf s’il s’agit d’un “OPCVM actions” au sens fiscal — c’est-à-dire un fonds dont l’actif est représenté de façon constante à au moins 90 % par des actions de sociétés européennes soumises à l’IS. Là, l’exception s’applique : pas d’imposition des PV latentes, fiscalité différée jusqu’à la cession effective. Comme des titres vifs.
| Véhicule en holding (CTO personne morale) | PV latente imposée chaque année à l’IS ? |
|---|---|
| Actions en direct (titres vifs) | Non |
| ETF S&P 500 (US, donc < 90 % UE) | Oui |
| ETF MSCI World (mondial, < 90 % UE) | Oui |
| ETF Europe classique non éligible | Oui (à vérifier au cas par cas) |
| ETF/fonds avec ≥ 90 % d’actions UE soumises à IS | Non |
L’IEMID, qui détient ~95 % de sociétés européennes, rentre a priori dans la case “OPCVM actions” éligible. Donc la fiscalité de PV latente saute. Et là, tu retrouves le confort fiscal des titres vifs… sans avoir à stock-picker toi-même 70 lignes.
Pour beaucoup d’entrepreneurs qui logent leur épargne long terme dans une holding, le choix s’est longtemps résumé à :
Avec l’IEMID, tu as une quatrième option : un véhicule géré par une équipe value de référence, en format ETF (donc liquide, transparent, peu cher pour de l’actif), logeable en holding sans imposition annuelle des PV latentes.
C’est aussi probablement la vraie raison stratégique du lancement de cet ETF : capter les flux de holdings et de trésoreries d’entreprise qui cherchent ce statut “OPCVM actions” sans avoir à acheter directement des dizaines de small caps. Higgons et son équipe ne le diront pas comme ça publiquement, mais l’enveloppe ETF n’a pas été choisie au hasard — elle ouvre un cas d’usage que le fonds maison à 2,11 % de frais servait moins efficacement.
⚠️ Petite mise en garde : le statut “OPCVM actions” est conditionné au respect constant du seuil de 90 % d’actions UE éligibles. Si pour un semestre civil donné le seuil n’est plus tenu, le statut saute définitivement sur ce fonds. À surveiller dans les rapports semestriels — mais vu que c’est précisément la stratégie d’Indépendance AM (mid caps européennes), le risque structurel est faible.
Et bien sûr : à valider avec ton expert-comptable selon ta structure et ta situation. Je décris la règle générale, pas un conseil personnalisé.
L’IEMID a en réalité deux lectures, et il faut les séparer pour éviter la confusion :
Pour le particulier classique (PEA, AV, CTO perso) : c’est un bon produit sur son segment. Le track record est solide (12,9 %/an net de frais sur 33 ans pour la stratégie historique, vs 7,1 % pour le CAC Mid & Small) — donc oui, la méthode bat son univers, et ce n’est pas du marketing. Mais ce n’est ni un point de départ, ni un fond de portefeuille. C’est une brique de diversification active, intéressante quand le cœur passif est déjà solide. Et le storytelling qui le compare au S&P 500 reste trompeur : pas le même risque, pas la même volatilité, pas les mêmes cycles. Dans certains cas, une exposition simple à un indice large, avec moins de frais et moins de complexité, peut faire aussi bien — voire mieux selon les périodes.
Pour le chef d’entreprise qui investit via sa holding : là, l’équation change complètement. L’éligibilité au régime “OPCVM actions” art. 209-0 A en fait l’un des rares véhicules permettant de différer l’IS sur les PV latentes sans avoir à stock-picker en titres vifs. C’est un cas d’usage où la comparaison avec un ETF S&P 500 ou World n’est pas du tout à l’avantage de ces derniers — non pas pour des raisons de performance, mais pour des raisons fiscales structurelles.
Le vrai job d’un investisseur, c’est pas de courir après chaque “perle française” qui sort. C’est de poser des fondations solides, et d’ajouter des briques de conviction quand on sait pourquoi on les ajoute — et dans quelle enveloppe on les loge. L’IEMID peut être l’une de ces briques. Mais la vraie question, c’est moins “faut-il en mettre ?” que “où faut-il en mettre ?”.
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