J’entends souvent parler, et je ressens moi-même, une sorte d’accélération du temps. C’est une expérience couramment partagée lorsqu’on avance en âge et que se rapproche « l’heure ultime »: il n’est de voir que ces retraités surbookés par un emploi de « rattrapage » de tout ce qui n’a pas été vécu. Une autre illustration est que les questions existentielles ne passionnent pas, d’une manière générale, les plus jeunes : ils ont le temps ! (c’est d’ailleurs aussi une erreur qu’ils commettent en retardant le temps de s’occuper de leur indépendance financière !).
Les nouvelles technologies fragmentent le temps
Mais cette accélération me semble aussi être la conséquence d’une fragmentation du temps, conséquence de la généralisation des outils issus des nouvelles technologies. Deux prophètes de bonheur ont fait irruption dans nos vies: ils portent pour nom Instantanéité et Ubiquité : tout de suite et partout. Ils nous confèrent un sentiment de puissance (de toute-puissance ?) en décuplant notre capacité à interagir en tout temps, en tout lieu et potentiellement avec le monde entier (connecté !).
Scène de la vie ordinaire
Il est 20h, vous êtes confortablement installé à une terrasse ensoleillée avec votre chérie et vous répondez au mail de votre boss tout en chattant avec votre vieux pote Rudy. Les infos auxquelles vous êtes abonné vous arrivent en continu. Un petit son caractéristique vous fait saliver (non, excusez-moi, je confonds avec le chien de Pavlov !), attire votre attention : ce client si important veut clarifier une clause du contrat que vous lui avez transmis il y a 5 minutes. Bien sur, ça ne peut pas attendre. Votre chérie s’emmerde et commence à se dire que vous accordez plus d’importance à tous ces interlocuteurs qu’à elle même. Mais par chance, avant que cette pensée ne prenne totalement forme, elle reçoit un texto de sa copine Jessica qui lui demande «t ou? » et l’informe que c’est trop cool d’aller au ciné avec Cédric (mais qui c’est Cédric ?). Un dialogue à distance « passe temps » s’engage avec Jessica (mais comme votre copine souffre d’un « I phone elbow », cela ralentit sa vitesse de frappe). Vous observez votre copine : génial, elle est occupée, vous pouvez reprendre la conversation avec Rudy.
Ce qui est constant, ce sont les interruptions !
J’exagère? Pas sur ! D’innombrables mini cycles s’engagent et sont interrompus par d’autres entrées. Un mode de fonctionnement LIFO (Last In, First Out) se met en place, avec pour conséquence une accumulation de tâches non accomplies complètement. Le cerveau est hyper sollicité : il doit passer instantanément d’un sujet à un autre, traiter un nombre d’informations de plus en plus important et en faire le tri, et surtout faire face à des dizaines d’interruptions dans la focalisation de l’attention. On retrouve ce phénomène au travail bien sûr, mais il s’étend de plus en plus dans la vie privée car, si on ne décide pas de se déconnecter (et cela peut générer des émotions désagréables), cela peut fonctionner H 24.
Les psychologues ont depuis longtemps (1927 !) identifié « l’effet Zeigarnik » : tendance à mieux mémoriser une tâche et ses aspects lorsque celle-ci n’a pas pu être terminée. Autrement dit, les tâches non achevées restent présentes, et encombrent la mémoire. Chacun en a fait l’expérience : on peut ruminer sévèrement, y compris sur des problèmes pas vraiment fondamentaux, lorsque les choses ne sont pas bouclées. Fonctionner en mode interruption permanente (FIFO) amplifie ce phénomène et c’est l’un des facteurs à l’œuvre dans la production du stress négatif. Le phénomène est amplifié par la profusion de sollicitations auditives et visuelles autour de nous.
Qui est le pilote dans votre avion ?
Le stress négatif intervient lorsqu’on a le sentiment de ne plus pouvoir faire face aux exigences de notre environnement, et d’être au final dépassé, tant par ses exigences objectives (objectifs professionnels, pas exemple) et que subjectives (perfectionnisme par exemple), qui viennent inutilement se rajouter. On ne finit rien, tout est en chantier, notre cerveau n’a plus de repos, nous sommes présents physiquement mais absents mentalement et agités. En privilégiant « l’autre et l’ailleurs » à « celui qui est là et maintenant » nous laissons les autres « intruser » en permanence notre espace et décider de l’emploi que nous faisons de notre temps. La réactivité aux sollicitations devient la norme car tout le monde attend implicitement une réponse instantanée. Attendre génère de la frustration, arrêter ce rythme infernal devient source d’angoisse, se concentrer devient difficile, se reposer devient source d’inconfort.
Ce mécanisme a quelque chose de très grisant, voire euphorisant et c’est pour cela que nous nous y adonnons, certains jusqu’à la dépendance. Revenir en arrière est bien sur impossible sans un changement radical de son mode de vie et de ses comportements. Mais ce qui est accessible à chacun c’est de développer sa présence dans l’ici et maintenant pour fonctionner autant que faire se peut, en mode FIFO (First In First Out). Il convient pour cela de se mettre un cadre et des règles d’utilisation de ces outils. C’est à ce prix, parfois inconfortable, qu’ils seront véritablement des instruments de progrès. La semaine prochaine je vous donnerai quelques pistes pour accroître votre présence
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